INTELLIGENCE EMOTIONNELLE ET PRISE DE CONSCIENCE

André Moreau

A . PRENDRE CONSCIENCE, OUI. MAIS DE QUOI ? A QUOI ÇA SERT ? LES CINQ NIVEAUX

Aider le client à prendre conscience est possible si le thérapeute a lui-même parcouru ce long chemin à travers sa propre thérapie et sa formation.

1. Prendre conscience du passé (psychothérapie archéologique)

En psychanalyse, c’est rendre conscient l’inconscient. C’est prendre conscience de ce qui en nous, est inconscient.

Mais l’inconscient freudien n’est pas celui de l’hypnose ni de la Gestalt.

Cette première prise de conscience est plutôt intellectuelle et se centre sur l’origine du transfert : chez Diana, la peur ancienne de son père l’amène à avoir peur des hommes puissants. C’est la prise de conscience traditionnellement recherchée depuis Freud. Elle est facultative et relativement inefficace. Ça rassure... le thérapeute qui a besoin d’une explication: cause → effet où un état crée un autre état. Le plus souvent, cela n’aide pas la personne à changer ses comportements insatisfaisants.

En psychanalyse, on pourrait dire que la prise de conscience suffit à réduire le complexe d’Œdipe. Dans ces cas-ci, les prises de conscience peuvent se réaliser à quatre niveaux :

  1. obtenir des informations sur son passé ;
  2. se souvenir de son enfance ;
  3. recevoir des interprétations de l’extérieur
  4. prendre conscience dans le présent de ses préjugés, de ses comportements répétitifs inappropriés, de ses projections et de ses transferts.
  5. Obtenir des informations de l’extérieur, par exemple des parents rappelant plus tard à leur fille devenue grande le comportement d’amour envers son père ou la rivalité avec sa mère. C’est une information extérieure qui peut aider à la prise de conscience. Ce peut être aussi une erreur d’interprétation et alors, une ‘intoxication psychologique’, une contamination qui me semble courante chez certains psychanalystes qui ‘voient’ le monde à travers les lunettes de Freud (qui avait, lui, un énorme complexe d’Œdipe qu’il a masqué en affirmant que l’Œdipe était universel.) N’oublions pas que les interprétations venues du dehors sont souvent des projections du thérapeute à travers sa propre problématique ou son cadre thérapeutique de référence (Freud, Jung, Gestalt, analyse transactionnelle, etc.).
  6. Se souvenir de son enfance, de ses comportements envers son père, sa mère. C’est une remémoration intellectuelle qui peut être influencée par la culture psychologique de son environnement. Celle-ci peut être déviante. C’est déjà plus direct. Cependant l’histoire qu’on se fait de son passé change avec les années.
  7. Recevoir des interprétations de l’extérieur : des proches, de ses lectures psychanalytiques ou d’un thérapeute. Quand les parents observent que la petite fille de 5 ans est calme avec son père, ils se disent : « Elle est dans son Œdipe ». Ça fait bien. Nicole, thérapeute très connue et très compétente dans ses propres prises de conscience, me dit que sa fille de 5 ans est en plein Œdipe. Ce n’est pas une prise de conscience. Sa fille est interprétée par sa mère mais ne prend conscience de rien. Bien plus, je constate, quand je vais chez eux, que le père s’occupe affectueusement de ses deux enfants (le plus jeune a 2 ans), les prend dans ses bras, les aide à table et joue avec eux. Nicole est plus intellectuelle. Façon de parler. Ils sont tous les deux de très haut niveau dans les sciences humaines. Lui est devenu professeur à l’université. ‘Intellectuelle’ est une façon de dire qu’elle est moins ‘maternelle’ ou moins tendre. La fille va donc vers celui qui aime et de qui elle se sent reconnue. Le fils est aussi plus proche de son père. Ce n’est pas nécessairement un ‘Œdipe’. Mais Nicole et son mari n’hésitent pas à m’en parler librement devant leurs enfants.                                                                                           
    Bob, en cours d’analyse, se souvient qu’il était très attaché à sa mère et détestait son père. Conformément à la règle analytique, il interprète qu’il a vécu un ‘complexe d’Œdipe’. C’est une interprétation mais pas une prise de conscience.
  8. La prise de conscience peut être actuelle si l’on observe de l’intérieur, éventuellement avec l’aide discrète du thérapeute ou du groupe, ses propres comportements envers les hommes et les femmes présents dans sa vie : relation d’amour inégale, dominant-dominé, actif-passif, soumission-révolte. La différence d’âge seule n’est pas significative d’un complexe d’Œdipe si la relation est égale par ailleurs, dans l’autonomie et l’affirmation de ses besoins et la prise en responsabilité de ses sentiments et de ses comportements : je suis responsable de ce qui m’arrive et de ce que j’en fais, sans accuser l’autre dans ma passivité.                                                       
    Walda, en cours de thérapie de groupe, se rend compte qu’elle s’accroche souvent à des hommes plus âgés, impressionnants, nantis d’un certain pouvoir, imposants sur leur entourage, travaillant dans des postes à responsabilité ou des religieux ‘gradés’. Elle-même s’affirme, parfois très fort, même en gueulant mais à la manière d’une gamine qui se révolte. Elle n’arrive guère à structurer sa vie, dépend encore financièrement de ses parents tout en paraissant autonome. Elle est secrétaire quadrilingue dans une multinationale mais se révolte contre ses chefs qui l’apprécient et qu’elle aime en même temps. Elle finit par se faire renvoyer. Elle prend conscience de tout cela dans le présent. En même temps, elle se souvient qu’elle était en admiration devant son père, directeur d’une usine, et révoltée contre sa mère, femme-enfant, qui introduisait son amant à la maison familiale mais n’arrivait à structurer le ménage que grâce à son personnel. Ceci n’est qu’une confirmation intellectuelle de son complexe d’Œdipe. La prise de conscience est dans le ‘présent’, dans ses comportements actuels et pas dans la remémoration du passé. Bien qu’elle soit plus propice au changement, elle ne suffit pas pour réduire le problème comme le prétend la psychanalyse.
  9. C’est ici que commencent d’autres processus thérapeutiques de plusieurs ‘nouvelles’ thérapies : Gestalt, AT, hypnose, bioénergie, PNL, etc. (voir 2, 3, 4, 5, …).

La psychanalyse privilégie la prise de conscience du transfert et spécialement de la  névrose du transfert. La cure est supposée terminée quand la prise de conscience est totale. Mais l’est-elle jamais ? Je l’ai supposé et donc j’y ai cru quand mon analyste m’a annoncé que ma cure était terminée. J’ai cru comprendre qu’un des critères était une bonne façon de compenser les situations difficiles. J’avais appris depuis longtemps que si je posais des questions en psychanalyse pour clarifier, je n’aurais pas de réponse (j’avais introjeté : débrouille-toi, ne demande rien pour toi-même). Je n’ai donc rien demandé.

Mais au juste de quoi prend-on conscience? De cinq événements différents (1, 2, 3, 4, 5).

2. Prendre conscience qu’on a des sentiments

Tout le monde a des sentiments. Tout le monde a conscience de certains de ses sentiments. Mais ce n’est pas si évident ni si clair. Il y a souvent confusion entre opinion et sentiment. Quand le président de la République Française dit : « J’ai le sentiment que les Français veulent le changement », ce  n’est pas un sentiment mais une opinion comme si la distinction entre elles deux n’était pas claire. Quand le même président dit : « Je suis profondément bouleversé par la mort du roi Hassan II du Maroc », j’ai des doutes. C’est peut-être une formule politique portante. Je pourrais difficilement être bouleversé par la mort d’un homme que j’ai vu trois fois dans ma vie. Quand un événement émotif se passe dans un groupe de participants, il arrive que le plus intellectuel dise : « Je ne sens rien » alors qu’il tremble, qu’il ravale sa salive, qu’il évite le regard de l’autre ou qu’il ne supporte pas de le prendre par les mains. Moi-même, je n’ai pris conscience que j’avais peur qu’après l’âge de 24 ans, à l’occasion des critiques que je recevais dans mes stages de la part de certains collègues jaloux. Cependant, j’avais toujours été critiqué par mon père mais je n’avais pas tellement conscience que ça me faisait mal. Maintenant, je peux en être touché chaque fois qu’un évènement extérieur à moi me montre de tels signes de reconnaissance. Nous avons tous connu en secondaire ou à l’université des professeurs supérieurement intelligents mais impassibles, n’exprimant jamais la moindre émotion, le moindre sentiment. Il m’est arrivé d’apprendre, des années plus tard, que certains de ces professeurs étaient des hommes très timides. Mais rien n’apparaissait. Ils étaient plutôt terrifiants.

La psychanalyse stimule les questions dans le genre : « Pourquoi ? » ou « A quoi pensez-vous ? » Ce genre d’intervention favorise le mental au détriment du sentiment. La question majeure en Gestalt est : « Que sens-tu juste ici, juste maintenant devant moi ? » Après six ans de psychanalyse, je crois que je vivais la plupart du temps des séances d’analyse dans le mental, en racontant mes souvenirs, en essayant de comprendre et d’interpréter comme j’avais appris à le faire dans mes lectures… car mon analyste ne disait presque rien.

3. Prendre conscience qu'on projete et transfere tout le temps

L’autre prise de conscience, plus experiencielle, consiste ŕ faire constater ŕ la personnequ’elle projette souvent des opinions qu’elle ne peut pas vérifier dans la vie courante ou transfère des sentiments qui viennent de son passé et ne sont pas appropriés à la situation présente. . Comment? Plusieurs outils. D’abord par la confrontation directe avec les personnes (thérapeute ou groupe) concernées sur qui elle projette ou transfère, avec qui elle a déjà vécu une relation authentique,  en qui elle a pleine confiance. Ainsi Roland, qui croyait que Pauline était la cause de sa peur, prend conscience qu’il a peur de son propre désir et du possible rejet (de Pauline) qui est aussi sa création. Elle n’y pense même pas. En outre, l’expériment (exercice permettant d’expérimenter un sentiment ou de vérifier pratiquement une hypothèse explicative), plus typiquement gestaltique et plus subtile, aide à faciliter la rencontre directe avec l’autre en utilisant des canaux sensoriels différents que celui par lequel elle dévie : ici, la vision de Pierre. Diana fait erreur sur la personne de Pierre qu’elle prend pour son père en utilisant seulement la vision (les yeux de son père). Je lui demande d’abord de soutenir de loin puis de plus près les yeux de Pierre qui immanquablement vont être différents et exprimer d’autres sentiments. Ensuite, je lui demande de toucher ses yeux et son visage (peau), de l’écouter (ouïe) parlant de lui (je suis Pierre et je t’apprécie beaucoup), de se laisser toucher (il la prend tendrement dans ses bras) et de lui parler (je lui demande de compléter la phrase ‘ce que je sens juste maintenant devant toi, c’est…’ et elle complète ‘…que je me sens en confiance en ta présence). Ou bien utiliser la décharge corporelle et émotionnelle en l’invitant à frapper avec un coussin pour ‘faire partir les yeux’ qu’elle ‘voit’ sur le mur. Toucher tendrement et mettre en action parfois vigoureusement sont des outils souvent très efficaces, car ils ramènent les compteurs à zéro en revenant au point de départ du cycle de la satisfaction des besoins avec une sensation sur un registre différent (écouter, toucher, parler, décharge émotionnelle) que celui sur lequel elle délire (hallucinations visuelles). Un schizophrène hallucine presque toujours sur un seul registre (la vue, l’ouïe, l’odorat ou les sensations corporelles), rarement sur deux. Diana n’avait pas ce diagnostic. Avec un vrai schizo, ce n’est pas si facile et rarement si rapide bien que le processus paraisse le même. J’ajoute qu’au moment où j’ai utilisé ce processus thérapeutique que je viens de décrire, je ne savais pas ce que je viens de découvrir en l’écrivant, à savoir, l’utilisation thérapeutique de canaux  sensoriels différents dans les hallucinations. Intuition thérapeutique? Peut-être! C’est en tout cas par la Gestalt que j’ai appris à jouer avec les expériences et les jeux thérapeutiques et que j’ai pu m’abandonner à vivre aussi dans la relation thérapeutique au lieu de réfléchir comme autrefois sur la théorie: vivre d’abord et réfléchir ensuite. Donner la priorité à l’expérimentation (actuelle) sur la théorie (apprise mentalement autrefois) se développe en moi par l’évaluation régulière avec le groupe de ce qui se passe ‘ici et maintenant’, mais aussi par mes formations antérieures que je réalise chaque année avec des moments de supervision et beaucoup en écrivant mes nombreux articles (environ 40) et mes 12 livres... jusqu’ici. Sans compter sur ma passion dans ce que je fais et écris... et dans ma vie journalière.

Ainsi, sur le dessin d’un cube (surface plane en deux dimensions), tout le monde projette un cube vu d’en haut ou d’en bas, avec six carrés, alors qu’il n’y en a que deux. Le cube est dans la tête de celui qui projette un volume alors qu’il n’y a qu’une surface plane.

Dans un exercice, trois personnes regardent une personne inconnue qui les regarde en face. Je leur demande d’écrire puis de dire trois choses qu’elles voient en premier lieu (cheveux noirs, lunettes, barbe, par exemple). Chacune ‘voit’ en premier  lieu des choses différentes. De même, elles imaginent des choses différentes : c’est une personne qui a peur ou qui aime la vie ou fait face. Chacun porte un regard différent également en fonction de ce qu’il a en lui. « On ne voit bien qu’avec le cœur ».

4. Prendre conscience de ses projections et transferts plus personnels

Cette prise de conscience concerne le caractère répétitif de ses projections et de ses transferts. Des conflits durent longtemps quand les deux protagonistes répètent les mêmes jeux où chacun est dans la position ‘j’ai raison’ et reste aveugle à la ‘réalité’ de l’autre, à son point de vue ou à ses besoin. Quand Wanda est irritée régulièrement par l’autoritarisme de Victor et souvent des hommes dans le groupe, je demande aux autres femmes de livrer leur opinion sur Victor et puis sur chaque homme du groupe. Rarement toutes les femmes trouvent un homme autoritaire. Wanda prend ainsi conscience du caractère répétitif et probablement transférentiel de sa révolte contre les hommes. Prendre conscience de l’origine probable de ce transfert ne l’aidera pas à changer son regard, d’autant plus que le thérapeute et plusieurs participants ne manqueront pas de penser et même d’induire que son père est le coupable dans sa projection. Ce qui pourra parfois aggraver le conflit et sa haine contre lui. Je lui ai demandé alors de prendre Victor par les mains, les yeux dans les yeux, et de compléter plusieurs fois une phrase commençant par : « Ce que j’apprécie en toi, Victor, c’est… » Assez curieusement, c’est depuis lors qu’elle l’apprécie. Elle a réalisé le même chemin avec les hommes les plus ‘autoritaires’ du groupe. Dans le contact direct et sensoriel (toucher, regarder, écouter, parler ‘ici et maintenant’), elle a pu renforcer la relation actuelle et réduire les projections et les transferts venus des introjections d’autrefois (tous les hommes sont autoritaires). Ainsi, ‘la réalité’ de Wanda a commencé à changer sa vie. C’est ce qu’on peut appeler un ‘changement de Gestalt’, de forme ou d façon de voir.

Dans la spiritualité du karma, nous avons à achever dans cette vie ce que nous n’avons pas résolu dans nos vies antérieures. En Gestalt, nous avons à achever maintenant ce que nous n’avons pas résolu dans notre enfance. Pol apportait régulièrement chez son analyste un rêve récurrent depuis neuf ans : « Je vais frapper à la porte de mon ‘vrai’ père. Il ouvre. Je reste bloqué sans pouvoir rien dire. » En Gestalt, je lui fais visualiser son  père qui ouvre la porte et je lui demande de lui parler : « Papa, aujourd’hui, j’ai envie de te parler… » et il continue à dire ce qu’il n’avait pas pu lui dire en étant petit. Le cauchemar est disparu depuis lors.

5. Prendre conscience de ses nombreuses autres résistances

Prendre conscience de ses nombreuses résistances mises en évidence et décrites dans les ‘nouvelles thérapies’ : Gestalt, AT, hypnose, bioénergie, PNL, etc. En voici quelques exemples :

a. Les jeux psychologiques destructeurs (AT)

Dans les jeux psychologiques destructeurs, derrière les messages ouverts (où étais-tu mercredi à 20h ?), on envoie à l’autre des messages cachés (avec qui ) comprenant une dévalorisation (avoue ta culpabilité) venant cacher son sentiment de jalousie, sa peur d’être abandonné(e) et son désir de récupérer l’autre en le contrôlant. Ces messages cachés (1) dévalorisants (2) ne développent un jeu psychologique destructeur que si la personne en face qui les reçoit a un point faible correspondant (3), par exemple, être culpabilisable. Alors, le jeu ‘prend’ et crée un malaise (4). Ce sont les quatre éléments qui constituent un jeu. C’est très important de prendre conscience qu’on envoie des messages cachés, qu’on fait de la méconnaissance et qu’on est toujours responsable de ses sentiments, de ses actions et de ses comportements. A défaut, on crée des conflits et on empêche l’harmonie dans la relation.

b. Les méconnaissances (Rogers et AT)

On peut méconnaître un message de l’autre, un sentiment (de soi ou de l’autre) ou une autre personne (l’ignorer).

c. Les scénarios de vie

Une injonction des parents (tu n’as pas le droit…) devient un scénario quand l’enfant prend la ‘décision’ de se conformer à la pression de l’adulte et se dit : « C’est vrai, je n’ai pas le droit ». Il devient l’acteur d’un scénario écrit par ses parents, comme dans un film.

Les jeux, les méconnaissances et les scénarios sont la source de la plupart des conflits.

d. Les résistances au changement

Outre les introjections, projections et transferts cités plus haut, le thérapeute aide le client à prendre conscience de ses évitements, de sa tendance à la fusion, à la symbiose, à toutes formes de dépendance (parent, conjoint, alcool, drogue). La dépendance est, à mes yeux, la racine la plus importante de la plupart des ‘maladies psychologiques’.

6. Prendre conscience du processus intérieur actuel ‘ici et maintenant’ (Gestalt)

En analyse transactionnelle, on fait comme si l’inconscient n’existait pas: on parle plutôt de méconnaissances (d’un fait, d’un sentiment, d’une personne). Ca, c’est déjà plus intéressant.

La Gestalt privilégie le contact «ici et maintenant» avec le thérapeute et tout partenaire du groupe (awareness) dans le but d’aider la personne à distinguer dans le présent (la relation actuelle) ce qui relève du passé et qui est à réduire (introjection, projection, transfert) pour justement intensifier ce présent et lui laisser plus de place. L’outil principal est la confrontation de la projection avec la réalité présente de l’autre dans un va-et-vient continuel qui évite le passage très long par la névrose du transfert.

De quoi est-il important de prendre conscience?

Du présent d’abord: prendre conscience que nous déformons la réalité de l’autre en projetant sur lui des opinions et en transférant des sentiments qui viennent de notre passé et qui sont inappropriés au présent à cette personne.

Ensuite du passé: prendre conscience de l’origine de ses projections et transferts. Cette étape privilégiée par la psychanalyse est peu recherchée en Gestalt.

Cette prise de conscience est probablement la plus importante : prendre conscience du processus intérieur ‘ici et maintenant’. Quand j’étais jeune psychiatre, surtout durant mon stage à La Salpétrière à Paris, j’admirais mes maîtres que je pouvais rencontrer en conférence ou en consultation devant quelques assistants : Pichot, Spitz, Lacan lui-même, de Ajuriaguerra, Lébovici, Diatkine, Zazzo, Lairy, Widlochez, Henri Ey, Ginger, Amado. Tous psychiatres célèbres ou psychanalystes, seuls modèles à l’époque. Je les interposais entre mon patient et moi ou je les imaginais à l’arrière-plan. Cela m’aidait le plus souvent.  Par identification, je tentais de les imiter. Dans mes consultations, par inexpérience, ma thérapie était davantage centrée sur mes maîtres. Entre 32 et 38 ans, j’ai suivi ma cure analytique et ma supervisionchez des analystes didacticiens reconnus. Je me souviens, dans cette période et longtemps après, que, devant un patient, j’avais tendance à identifier à quelle théorie analytique je pouvais rattacher ce que me disait mon patient. En lisant Rogers (thérapie centrée sur le client) parallèlement et encore bien après, j’ai pris progressivement conscience que j’appliquais plus ou moins une thérapie centrée sur la méthode (analytique bien sûr), qui est en  fait une thérapie centrée sur le thérapeute avec la méthode qu’il a choisie. Dès que j’ai rencontré la Gestalt, tout a basculé. Au lieu d’être centré sur l’extérieur (le maître ou la méthode), je devenais centré sur le client autant que sur moi. Que dit ou exprime le patient ? Qu’est-ce que je sens devant lui ? Nous nous centrons sur le processus en cours plus ou moins décrit dans le cycle de la Gestalt qui peut nous aider à identifier ce qui se passe ‘ici et maintenant’. Pendant et après, les autres participants sont invités à observer parallèlement ce qui se passe en eux-mêmes dans leur processus intérieur. Ils communiquent au client au centre de l’attention du groupe, non pas leur interprétation, mais les sentiments que cette situation évoque pour eux ou les réponses qu’ils ont développées pour faire face à ce genre de difficulté et à sortir de l’impasse. Ceci apporte au client au centre le sentiment de n’être pas seul en souffrance et de voir que d’autres ont trouvé une issue heureuse à cette situation. Ceci est très différent d’un conseil donné par un autre, parent ou thérapeute, en dehors d’une situation concrètement vécue. Ainsi chacun observe le processus qui se déroule en lui-même et apprend ainsi à prendre conscience, à chaque moment, de ce qu’il vit en réponse à ce qui se passe devant lui. Cet apprentissage, il pourra s’en servir à chaque moment de son existence : sensation, perception, identification les sentiments en réponse, prise de conscience du processus interne ‘ici et maintenant’, besoin sous-jacent à combler, mise en action d’un comportement adéquat pour y parvenir, établissement d’un contact satisfaisant avec l’autre et l’environnement et retrait au moment le plus approprié. Il apprendra en outre à être attentif aux résistances qui viennent à entraver le déroulement libre de ce processus. Ici, nous ne sommes plus en présence de l’application d’un apprentissage théorique, mais d’un entraînement sur le terrain. Ceci est encore plus palpable dans ma communauté thérapeutique  où ce processus se déroule à chaque moment de la journée : séances thérapeutiques, autothérapie sans thérapeute, ergothérapie, repas et temps libres soit une thérapie en continu où plus de la moitié de l’effet thérapeutique vient des patients entr’eux. Alors que dans la première prise de conscience, un état ancien en produisait un autre dans le présent, cette cinquième prise de conscience est centrée sur le processus interne de ce qui se déroule ici et maintenant pour passer d’une étape à une autre : Qu’est-ce qui se passe en moi quand je suis en colère ou tendre ou triste ou dans la peur ? Quelle est ma part de responsabilité dans la création et l’évolution de ces sentiments ? Comment je peux changer le déroulement de ce  processus pour développer une meilleure réponse à mes besoins tout en me rendant acceptable pour les personnes importantes concernées dans ce conflit ?

B. L’INTELLIGENCE EMOTIONNELLE

Le thérapeute doit aider son client à prendre conscience de ses sentiments et des sentiments d’autrui avec finesse de façon à mieux deviner l’autre et à établir avec lui une relation harmonieuse et empathique.

 Cela concerne à peine l’inconscient freudien centré sur les sentiments refoulés. Jacques a peur de son patron ou des femmes ou de l’ascenseur. Il le sait et surtout il le sent. Le thérapeute peut l’aider à prendre conscience que cette peur n’est pas appropriée à la situation présente et que ça vient d’ailleurs (projection et transfert d’un sentiment ancien). C’est une première étape indispensable dans l’intelligence émotionnelle. L’analyste va déterrer les cadavres et l’aider à prendre conscience d’un souvenir d’enfance refoulé: une colère de son père à cinq ans ou la culpabilisation incessante de sa mère à quatre ans (complexe d’Oedipe refoulé!). C’est la prise de conscience de l’inconscient freudien, schéma beaucoup trop simpliste à mes yeux, hasardeux, illusoire et rarement efficace. L’étape efficace suivante sera de l’aider à prendre un certain retrait et à adopter une attitude critique en face de son sentiment et de son comportement de fuite et ensuite à développer des comportements alternatifs appropriés au présent.

L’intelligence émotionnelle, c’est la capacité

  1. de sentir ses sentiments (peur, joie, colère, tristesse) et ses sensations corporelles (tension, détente, fraîcheur, chaleur, lumière, couleurs, bruits, contact de la peau, etc.),
    Exercice 2 par 2 : Le premier demande à l’autre les mains dans les mains, les yeux dans les yeux: « Que sens-tu juste maintenant ici, devant moi comme sensation corporelle ou sentiment? » Et l’autre répond (10 à 30 secondes). Ensuite, l’autre lui pose la même question 10 à 20 fois avec différents partenaires.

  2. d’en être conscient,  
    Exercice 2 par 2 : Chacun à son tour achève une phrase qui commence par : « Juste maintenant, j’ai conscience de… » pendant 5 à 15 minutes.
  3. de les exprimer,       
    Exercice d’expression corporelle et émotionnelle : Se laisser atteindre par une musique lente ou rythmée, d’harmoniser son corps avec ses sentiments et les exprimer comme si la musique et mon corps ne faisaient plus qu’un.
  4. de les identifier,       
    Exercice en groupe : Chacun identifie les sentiments ou les sensations qu’il a éprouvés dans les exercices précédents avec de plus en plus de nuance.
  5. de les communiquer à quelqu’un,
    Exercice 2 par 2 : quelqu’un détaille à l’autre une situation où il a dû gérer ses pulsions, etc.
    de gérer ou différer ses pulsions au profit d’un bénéfice plus grand ou plus important,
  6. de reconnaître ce qui dépend de soi ou de l’autre,

Exercice à deux : Partager ses sentiments et opinions au sujet de ce groupe, par exemple : « Quand je regarde ce groupe, ceux qui se mettent en avant m’irritent mais je peux reconnaître que c’est peut-être parce que je n’arrive pas à me mettre en avant moi-même et que je les envie. » ou « Les autres me terrorisent mais je prends conscience que je me laisse faire ou que je me terrorise par les jugements négatifs que je leur prête à mon sujet ».

  1. d’intégrer ses besoins dans des comportements cohérents en les adaptant à la réalité extérieure,
    Exercice en groupe : Partager des situations où, en fonction de ses besoins, on a dû observer la situation extérieure, peser le pour et le contre et prendre des décisions avec son côté adulte mais en tenant compte de ses besoins, de ses sentiments et de la situation extérieure.
  2. et enfin d’observer et deviner les sentiments et les besoins des autres (intuition) pour développer des relations plus harmonieuses dans la reconnaissance mutuelle.           
    Exercice par 2 : Les mains dans les mains et les yeux dans les yeux : « Quand je vois tes sourcils froncés, j’imagine que tu as peur des autres… ou que tu ne comprends pas ce que tu dois faire. » L’autre répond : « C’est vrai », « C’est faux » ou rectifie.

L’important dans tous ces exercices, c’est d’être constamment en contact avec le monde extérieur ici et maintenant et ce qui se passe à l’intérieur de soi, et, parallèlement, d’observer le processus interne qui se développe.

Il est important de privilégier le contact ‘ici et maintenant’ avec l’autre ou le groupe de façon à être pleinement présent à soi-même ou à l’autre pour pouvoir répondre à sa demande et ainsi créer une relation.

Ainsi nous pouvons prendre conscience que nous déformons la réalité de l’autre en projetant sur lui des opinions et en transférant des sentiments qui viennent de notre passé et qui sont inappropriés au présent de cette personne. Cette prise de conscience est probablement la plus importante : prendre conscience du processus intérieur ‘ici et maintenant’ quand je suis en relation avec quelqu’un ou avec l’environnement.

Qu’est-ce que j’observe à l’extérieur, que se passe-t-il à ce moment-là à l’intérieur de moi-même, qu’est-ce que j’imagine chez l’autre pour obtenir une réponse à mes besoins dans l’harmonie avec l’autre pour une rencontre partagée et efficace. La relation est d’autant plus forte que chacun est transparent et clairvoyant sur l’autre.

Dans une relation créatrice, chacun est capable de faire le pas suivant quand l’autre est prêt. Ainsi, chacun observe le processus qui se déroule en lui-même et apprend à prendre conscience à chaque moment de ce qu’il vit en réponse à ce qui se passe devant lui.

Cet apprentissage, il pourra s’en servir à chaque moment de son existence : sensation, perception, identification des sentiments en réponse, prise de conscience du processus interne ‘ici et maintenant’, besoins sous-jacents à combler, mise en action d’un comportement adéquat pour y parvenir, établissement d’un contact satisfaisant avec l’autre et l’environnement.  Il apprendra en outre à être attentif aux résistances qui viennent à entraver le déroulement libre de ce processus. Ici, nous ne sommes plus en présence de l’application d’un apprentissage théorique mais d’un entraînement sur le terrain.

« Ceux qui ont conscience d’eux-mêmes font naturellement preuve d’une certaine subtilité dans leur vie affective... Ce sont des gens indépendants, en bonne santé psychologique, qui ont le sens de la mesure et une conception positive de la vie. Lorsqu’ils sont de mauvaise humeur, ils ne la remâche pas et sont capable de s’en défaire rapidement. Le reconnaître, c’est déjà vouloir ne plus l’être.... La connaissance de ses émotions, c’est le fait de pouvoir les identifier... Leur maîtrise, c’est la capacité de les adapter à chaque situation, ... de remettre à plus tard la satisfaction de ses désirs de réprimer ses pulsions.... L’intelligence interpersonnelle est l’aptitude à comprendre les autres: ce qui les motive, leur façon de travailler, comment coopérer avec eux.... L’empathie en est l’élément fondamental et a pour conséquence l’altruisme... .Ils entretiennent de bonnes relations avec les autres.... Ils font preuve d’une certaine stabilité dans leur vie affective. L’efficacité de leurs rapports interpersonnels tient en partie à l’adresse dont ils font preuve pour établir une synchronie émotionnelle, signe de leur degré de proximité dans la simultanéité des sentiments, la coordination des gestes et l’aisance dans leurs relations... Ils ont une plus grande aptitude à organiser des groupes... à négocier des solutions... et à percevoir les sentiments, les motivations et les préoccupations des autres. Cette compréhension permet une plus grande intimité et procure un sentiment de sympathie. Cette aptitude fait les bons conseillers ou psychothérapeutes, les bons romanciers, les leaders-nés, les bons acteurs et les vendeurs efficaces.» in Daniel GOLEMAN, L’intelligence émotionnelle Ed. Laffont, Paris. Elle correspond à l’Adulte en analyse transactionnelle : la partie de la personne qui évalue logiquement le pour et le contre pour prendre des décisions et agir.

L’intelligence du quotient intellectuel est plus proche du mental et surtout valorisée à l’université. Elle correspond à l’Adulte en analyse transactionnelle, la partie de la personne qui évalue logiquement le pour et le contre pour prendre des décisions et agir. L’intelligence émotionnelle est plus proche de l’Enfant Libre associé à l’Adulte de l’analyse transactionnelle: le monde des sentiments, de la spontanéité et de la créativité. Celle-ci comporte deux étapes distinctes: la première étape, la sympathie, est la capacité de s’identifier à l’expérience et à l’émotion que vit la personne en face, ‘comme si’ on était cette personne : pleurer, rire, éprouver sa peur. Mais sans jamais oublier le ‘comme si’. La seconde étape est l’empathie proprement dite qui est la capacité de reprendre distance par rapport à l’autre, de se désidentifier pour éviter de mêler son émotion à celle de l’autre ou son problème au sien et d’être ainsi mieux capable de le deviner, le comprendre et de l’aider.

Milosevic a grandi dans une famille froide. Sa mère s’est suicidée. On peut supposer qu’il n’avait guère la capacité d’identifier ses sentiments. La seule attitude qu’on le voyait manifester était la position hautaine, ‘supérieure’. On peut donc supposer qu’il  ne pouvait être sensible aux émotions des autres ni à la souffrance qu’il infligeait aux Kosovars, à son armée et à son peuple pour garder la position haute, même devant le Tribunal Pénal International de La Haye.

On peut supposer une attitude analogue chez Hitler, Staline et Saddam Hussein. Ce sont quelques exemples connus de manque d’intelligence émotionnelle.

Extrait de « Vivre ma vie ici et maintenant » Ed. Nauwelaerts (B) et Frison-Roche (Paris).

 

Exercice à 2. Ici et maintenant, j’ai conscience de...

Choisissez deux partenaires et asseyez-vous l’un en face de l’autre. Chacun à votre tour vous terminez une phrase commençant par : « Ici et maintenant, j’ai conscience de... ». Elargissez progressivement votre champ de conscience à partir de ce que vous voyez, vous entendez, vous sentez, comme sensations ou comme sentiments. Ce que dit votre partenaire peut également élargir votre champ de conscience. Vous pouvez avoir conscience d’une multitude de choses, par exemple: il fait chaud, le soleil brille, mes pieds sont froids, tu me regardes, le bruit à l’extérieur, à l’intérieur de cette pièce, mon cœur bat, je respire, tu t’étires, j’ai peur, le jour se lève, le mur est blanc, le fauteuil craque, je suis triste, j’aime cette musique de fond, je pense à ce soir, je suis distrait, je pense à mon ami, j’ai faim, etc. A la fois vous élargissez et vous approfondissez votre conscience du moment.

Maintenant vous commencez cet exercice, que vous poursuivez sans aucun commentaire sur ce que l’autre a dit ou sur vous-même, sans discussion.
durant 15 minutes

Maintenant vous partagez ensemble ce que vous avez vécu et ce que cela change dans votre conscience de vous-même ou dans votre relation.
durant 5 minutes

Maintenant revenez au groupe et partagez ensemble ce que vous avez vécu.
durant 5 à 10 minutes

Je doute, donc je pense, donc je suis (Descartes)

Je sens donc je vis (proposition de la Gestalt)

Quand je ne pense pas, je suis (Lacan)

Penser est une maladie (Lacan)

Extrait de « Psychothérapeute : ‘faire’ de la thérapie ou ‘être’ thérapeute » Ed. Nauwelaerts (B) et Frison-Roche (Paris).

Intelligence émotionnelle  mai 2004/etrepsy/livres/Chri/PC1