" Le lait, un sacré bouc émissaire … "

Que le lait de vache ne convient pas aux nourrissons, personne ne le discute. Et que diffuser l’allaitement artificiel au biberon dans le tiers-monde est criminel, c’est bien certain.

Que de nos jours de plus en plus nombreux sont les enfants et les adultes présentant une intolérance, voire une allergie, aux produits lactés, et que beaucoup de personnes voient leur santé s’améliorer en les supprimant de leur alimentation, c’est également un fait indiscutable.

De là à faire du lait et de ses sous-produits* un type d’aliments malsains, à rejeter totalement, il y a un pas que plus d’un nutritionniste n’hésite pas à franchire. (cfr Bioinfo n° 46, 1°sept 2004).

Pourtant cette conclusion est tout à fait contestable, elle se base sur une interprétation partiale des faits, sur des suppositions et des amalgames.

Consommation excessive et laitages dénaturés

Le lait, un produit naturel ? Le lait industriel tiré de vaches mal soignées et mal nourries contient des résidus de pesticides, antibiotiques, hormones etc… et de nombreux additifs dans ses dérivés industrialisés. Ce n’est plus un produit naturel. Cet aliment est devenu toxique et finit par être refusé par l’organisme.

Apparition de maladies dégénératives à partir du néolithique ? Peut-être, comment savoir ? Les temps préhistoriques ne nous ont laissé que de rares ossements. Comment en déduire l’absence ou l’existence de maladies dégénératives ? Depuis les temps historiques, ce sont les membres de la classe dominante et riche, portés aux excès de nourriture, qui nous ont laissé des traces de ces pathologies. Ne faisons pas l’amalgame entre un groupe social et l’ensemble de la population. Jusqu’à un passé récent le gros de la population, rurale et plus pauvre, a toujours été dans nos pays un réservoir d’individus vigoureux et sains. Ils échappaient aux excès car ils n’en avaient pas les moyens. Ce sont les carences, les famines et les épidémies qui menaçaient leur santé et leur vie (c’est aujourd’hui encore la même situation dans le tiers monde). Les céréales, les produits laitiers, les légumes et « la poule au pot le dimanche » étaient un menu équilibré correspondant aux besoins d’une activité physique intense. De nos jours encore ceux et celles qui adoptent ce régime frugal, en adaptant les quantités à leurs capacités digestives et à leur vie sédentaire, se portent très bien.

L’homme n’est pas adapté génétiquement aux céréales et aux produits laitiers ? Ce n’est pas l’avis du Dr Peter D’Adamo (4 groupes sanguins 4 régimes) qui a mis en évidence au contraire que l’évolution du groupe sanguin O vers les groupes A puis B correspond à une adaptation génétique : aux céréales pour le groupe A (apparu avec la sédentarisation) et au lait pour le groupe B (apparu avec le nomadisme pastoral). Selon lui le groupe B est adapté à une large consommation de laitages, régime des populations pastorales nomades, la modération, voire l’abstention en cas de pathologies, devant être la règle pour les groupes O et A.

L’introduction massive de produits laitiers à l’origine de problèmes de santé ? Cela, c’est évident. Ces excès de lait sont d’ailleurs associés à d’autres excès alimentaires ou à des carences tout aussi massives.

De même, les biberons de lait de vache entier, non coupé d’eau, donnés aux petits enfants après la période d’allaitement sont un autre excès responsable de surcharge digestive avec ses conséquences : nombreux problèmes digestifs, infections ORL répétées, asthme, eczéma etc… Ces affections entraînent alors des traitements médicamenteux, antibiotiques et autres, qui aggravent évidemment le problème digestif.

Le lait étant un aliment liquide ne doit pas non plus être pris comme boisson. En donner entre les repas aux enfants d’âge scolaire est aussi une cause manifeste de suralimentation lactée.

L’expérience clinique montre que dans ces cas la solution est la suppression temporaire du lait et la correction des autres erreurs diététiques (excès de sucre et d’aliments acidifiants, manque de légumes etc…), et la restauration d’une bonne digestion. Après un certain temps on peut réintroduire à doses modérées des laitages bio (lait coupé, fromage blanc maigre, un peu de fromage râpé…). La suppression définitive est rarement nécessaire.

Il est enfin un peu simple, et scientifiquement indéfendable, de ne considérer que le facteur lait dans l’explosion des maladies dégénératives de notre époque. L’excès de laitages est un élément parmi bien d’autres : abus d’hydrates de carbone raffinés et de sucre, consommation d’aliments industriels dévitalisés et dénaturés, alcool, café, tabac, stress, sédentarité etc, etc…         

A phénomène nouveau,  causes nouvelles

Quant aux intolérances et allergies au lait (et au gluten), de plus en plus fréquentes, il faut en comprendre les causes avant d’incriminer uniquement le lait.

Remarquons d’abord qu’il s’agit d’un phénomène nouveau (quelques décennies) et propres à nos sociétés industrialisées.

Quand une pathologie nouvelle apparaît dans une population, la question qu’il faut se poser est : quels sont les facteurs pathogènes nouveaux apparus dans l’environnement ou le mode de vie de cette population ?

Ce qui a manifestement changé ces dernières décennies dans nos pays industrialisés, ce n’est pas la consommation en soi de produits lactés mais bien les excès de consommation de produits lactés dénaturés, dans un contexte de suralimentation calorique globale, ainsi qu’une pollution individuelle (vaccins, médicaments) et environnementale de plus en plus grande et des conditions de vie de plus en plus stressante.

Chacun de ces facteurs pathogènes, voire leur ensemble , peut et doit être considéré comme suspect.

Car si le lait et le blé étaient en soi des aliments malsains, ces problèmes d’intolérance et d’allergie se seraient manifestés depuis des millénaires, depuis l’apparition du nomadisme lié à l’usage important de laits animaux et depuis la culture des céréales à gluten par les populations sédentaires. Ce n’est pas le cas. Jusqu’à un passé récent, le lait et les céréales à gluten consommés avec modération ont assuré la vie et la santé d’innombrables générations. Aujourd’hui encore les rares populations nomades (par exemple en Afrique Saharienne) qui continuent, en marge de la société moderne, à vivre frugalement du lait de leur bétail, des produits des palmeraies, d’insectes et de racines sont saines et vigoureuses. C’est la décimation des cheptels résultant de grandes sécheresses et de la désertification qui, par manque de produits laitiers, peut rompre un équilibre alimentaire fragile.

Métaux lourds (voir www.stelior.org  et www.hyperactif.net)

En dehors de la consommation excessive et de la dénaturation de ces aliments, la pollution nouvelle par les métaux lourds (mercure, plomb, cadmium, aluminium, platine, palladium…) occupe une place particulière. En effet des travaux scientifiques ont mis en cause l’accumulation de métaux lourds dans l’organisme et la mauvaise dégradation enzymatique du lactose, de la caséine et du gluten qui en résulte.

Ces métaux sont toxiques à cause de leur affinité pour les radicaux chargés négativement de certains acides aminés. L’activité de nombreuses enzymes protéiques se trouve alors inhibée ou inactivée. Ce peut être le cas pour la lactase (qui permet la transformation du lactose en glucose et galactose) et les  peptidases (responsables de la décomposition en acides aminés de protéines comme la caséine et le gluten).

Dans ces conditions, l’aliment contenant ces molécules non digérées, non décomposées en éléments simples, suscitera en premier lieu des troubles intestinaux puis, après son absorption par le tube digestif, des réactions irritatives et immunitaires de type allergique. Cela se manifeste de différentes manières et peut aller jusqu’à des symptômes neurologiques ou comportementaux comme l’épilepsie, l’hyperactivité et l’autisme.

L’organisme normal digère parfaitement les protéines alimentaires (de la viande, du lait, des œufs, des céréales…) en les décomposant par hydrolyse enzymatique en acides aminés nécessaires à la construction, à la réparation et au fonctionnement cellulaires. Par le blocage enzymatique qu’ils entraînent, les métaux lourds grippent ces mécanismes.

L’accumulation de ces métaux lourds commence dès la conception par transfert placentaire de la mère à son enfant. Elle continue après la naissance avec les multiples vaccins contenant du mercure ou de l’aluminium, puis par l’air pollué par les rejets de l’industrie, des incinérateurs et des moteurs, par le contact avec des produits tels que peintures, traitements fongicides, pesticides agricoles, plus tard encore par les amalgames dentaires, etc…

Que faire pour ces enfants intoxiqués?

Comme l’élimination des métaux lourds est un processus difficile, délicat et lent, ce qu’il faut immédiatement faire, en même temps que la mise en route d’un programme de désintoxication, c’est écarter les aliments fauteurs de troubles, ce qui améliore en quelques jours les problèmes digestifs et en quelques semaines ou mois les troubles immunitaires, neurologiques ou autres.

Cette suppression radicale de produits laitiers et de gluten est tout à fait nécessaire et bénéfique dans ces cas-là. Il ne faut cependant pas en déduire que ces aliments sont nuisibles en soi que le lait est une « sacrée vacherie » à la « blancheur trompeuse »…Ne nous trompons pas de cible, tâchons de voir plus loin que les simples apparences qui, elles, sont souvent vraiment trompeuse.

L’homme n’est pas un animal

Un dernier argument contre le lait est : aucun animal ne boit le lait d’une autre espèce que la sienne. C’est vrai mais…l’homme n’est pas un animal ! L’animal ne peut être pris comme modèle pour les besoins alimentaires de l’homme.

Le développement depuis des millénaires de ce qui est le propre de l’homme, à savoir la conscience et la créativité libres, l’ont amené à créer des conditions d’existence « artificielles », notamment alimentaires, qui le différencie radicalement de l’animal.

Reconnaissons que, même si les aborigènes d’Australie et d’autres populations qui vivent encore de chasse et de cueillette sont tout aussi, et souvent même plus, « humains » que nous, la civilisation grecque et la Renaissance, pour ne donner que ces exemples, sont le produit lointain de la révolution alimentaire néolithique et que nous en sommes les heureux héritiers : sans cette révolution nous ne serions sans doute tout simplement pas là ! C’est la sélection naturelle des végétaux et la domestication des animaux qui, avec la sédentarisation des peuples néolithiques, ont fait que les incertitudes alimentaires et la précarité de la vie ont pu être surmontées. La maîtrise de l’agriculture et de l’élevage, et l’aisance alimentaire qui a suivi, a permis la survie de populations plus nombreuses et l’éclosion des civilisations successives.

C’est parce qu’il a rompu avec la manière animale de vivre et de se nourrir que l’homme, si fragile physiquement, a pu survivre et se développer.

Bien sûr, revers de la médaille, la victoire sur les pénuries a automatiquement généré la possibilité des abus, la cupidité, les guerres. Comme nous sommes des êtres libres nous pouvons tomber dans bien des pièges, dans les excès et la dénaturation alimentaire par exemple, et nous n’avons pas manqué d’y tomber…

Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Ce n’est pas en copiant les animaux, comme le préconisent des systèmes extrémistes comme le crudivorisme instinctif, ni en jetant l’anathème sur le lait et le pain qui ont été la base alimentaire des milliers de générations sédentaires ou nomades qui nous ont précédés, que nous retrouverons fondamentalement notre équilibre et notre santé. Ce sera plutôt en maîtrisant notre tendance aux excès et aux dérapages, en travaillant à la qualité alimentaire et à l’assainissement de notre milieu de vie.

Consommations, restrictions et suppressions raisonnées

En attendant, et à l’échelle individuelle, il est clair que dans notre contexte de surabondance alimentaire, des restrictions sont indispensables, des suppressions de l’un ou l’autre aliment sont parfois nécessaires, et ce peut être pour certains le lait ou le pain. Ce sont là des mesures individuelles qui ne doivent pas mener à des jugements généralisés sur la valeur de ces aliments.

Car, en dehors des cas pathologiques de digestion enzymatique bloquée, le lait constitue un aliment bénéfique pour la santé s’il est consommé avec modération et s’il provient de vaches élevées et nourries biologiquement. Les protéines du lait (80% de caséine, 20% de protéines du petit lait) sont en effet qualitativement très précieuses, surtout celles du petit-lait (alpha lactalbumine, lactoglobuline, sérumalbumine, lactoferrine…) qui, par sa richesse en acides aminés essentiels, a des vertus nutritives exceptionnelles : elles sont très proches des protéines du lait maternel, sont assimilées très facilement et elles ont des vertus thérapeutiques remarquables et reconnues, notamment pour le système nerveux central et l’immunité.

Le lait non transformé n’est sans doute pas recommandable aux adultes et grands enfants qui manquent le plus souvent, mais pas toujours, de lactase pour digérer le lactose. Mais ce lactose est transformé en acide lactique au cours du processus de fermentation : le yaourt, le fromage blanc, les fromages à pâte dure n’en contiennent plus. Ces dérivés du lait ont une excellent valeur nutritive.

Conclusion

Les problèmes liés à la consommation du lait sont essentiellement le fait de la consommation excessive, de la dénaturation de la qualité des produits laitiers et de pathologies de la digestion. Sachons reconnaître cela sans faire de simplifications abusives.

Le lait est en soi un produit alimentaire de valeur. Mais veillons à sa qualité, n’en abusons pas et tâchons de prévenir ou de guérir à la base la dégradation de nos capacités digestives.

Dr Marc Deru, octobre 2004

* Les sous-produits du lait :

  • • Le lait centrifugé donne le lait écrémé (à partir duquel sont fabriqués yaourts et fromages maigres) et la crème.
  • • La crème barattée donne le beurre et le babeurre (ou lait battu).
  • • Le lait caillé, naturellement ou par addition de ferments comme la présure, peut être séparé en fromage (c’est la caséine caillée)
    et en petit-lait (dont les protéines ne caillent pas).
  • • Le lait peut être transformé en yaourt, kéfir, etc… par l’addition de ferments particuliers