interview

MARIE LION-JULIN

« Mères, libérez vos filles ! »

Marie Lion-Julin est psychanalyst,e spécialisée dans les liens qui unissent mères et filles.  Dans son premier livre, elle explore l’étendue de l’empreinte maternelle sur l’avenir d’une femme.

 

1. Vous êtes convaincue que la relation mère-fille détermine chez la femme et de manière cruciale, son estime d’elle-même, son niveau d’indépendance, ses relations aux hommes... A qui s’adresse plus particulièrement votre ouvrage ? Aux mères ou aux filles ?

Aux mères et aux filles à la fois. Bien sûr, les mères désireuses de mieux comprendre les comportements de leur fille  devenus soudainement étranges, teintés d’une anormale distance ou  d’agressivité, trouveront d’importantes pistes de réflexion. Ce livre est destiné à faire comprendre aux jeunes filles et aux jeunes femmes combien la relation maternelle est « structurante » et « influente », et combien il est essentiel de la « penser » pour s’en libérer. «  Jeunes filles, libérez vous de vos mères. Mères, lâchez vos filles ». Voilà mon message. Il n’y a rien à faire, la libération de la femme passe par celle de la fille…Il faut en prendre conscience.

 

2. « Se libérer » de sa mère voudrait dire se « séparer » d’elle ? Que faut-il comprendre par « séparation » ?

Derrière la « séparation », se cache l’idée du lien fusionnel qu’une fille doit couper vis-à-vis de sa mère, et vice-versa, pour lui permettre le processus de maturation. La séparation est un processus « structurant » pour la fille, indispensable pour marquer sa différence, son autonomie, pour définir ses propres contours.  La mère favorise ce processus quand elle le juge sain, acceptant de voir grandir sa fille, de la voir s’affirmer et développer son originalité. Ce qui est complexe justement, c’est la difficulté rencontrée souvent de part et d’autre dans ce processus de libération…Vous n’imaginez pas combien de filles en souffrance du fait de la relation à leur mère je reçois en consultation ! En réalité, la difficulté de cette libération vient de la confusion des identités. Bien sûr, autant la fusion entre une mère et son bébé est nécessaire à la naissance, autant la séparation est indispensable ensuite pour permettre à l’enfant de grandir et de devenir adulte. A la différence du garçon qui, n’étant pas du même sexe que sa mère, comprend vite la nécessité de se séparer de sa mère pour devenir un homme, la fille aura plus de difficultés…Pourquoi ? Parce qu’ une mère voit en sa fille - consciemment ou inconsciemment - un prolongement d’elle-même, avec qui elle noue d’emblée une relation forte en l’investissant de son histoire personnelle : angoisses, manques, désirs, etc. Quant à la fille, elle aura une tendance naturelle à regarder sa mère comme un modèle idéal,  avec l’envie de lui ressembler. D’où la difficulté de s’y opposer. L’opposition est nécessaire et structurante afin qu’une enfant trouve sa place et son identité pour exister. Si l’opposition est comprise et acceptée par la mère, c’est un véritable espace de liberté, de découverte d’elle-même, qui s’offre à elle.

 

3. A partir de quand peut-on dire qu’une relation à la mère devient « pathogène » ?

Quand la relation a des conséquences douloureuses pour la mère et la fille. Si la fille sent un certain mal-être, si elle se sent en contradiction avec elle-même, empêchée d’être en harmonie avec elle-même…Si la mère, de son côté, à des difficultés à vivre sa relation à sa fille…Voilà déjà quelques indices dévoilant que la relation est « pathogène » et qu’il faut sérieusement se poser les questions essentielles.  La relation pathologique vient du lien fusionnel perdurant à l’âge adulte. Une fille qui ne grandit pas - ou qui ne peut grandir - aura les pires difficultés à investir sa vie d’adulte. Il faut comprendre que, lorsque la relation à la mère n’a pas permis à la fille d’acquérir la sécurité intérieure ni une estime de soi fondamentale, elle s’accroche d’autant plus au lien maternel par peur de se retrouver seule. Alors que, justement, si elle se sent seule, mal aimée, c’est que la relation n’a pas été structurante… Il y a tellement de cas de figure différents. J’en décortique un grand nombre dans mon livre.

 

4. Certaines mères ont du mal à accepter ce « rapport d’égalité » essentiel pour permettre à la fille d’être adulte, donc…heureuse…Comment imposer « la juste égalité » ?

Si certaines mères n’acceptent pas ce rapport d’égalité et persistent dans leur domination, c’est à la fille de se rendre compte que la mère ne peut la lâcher, et de comprendre que le problème appartient à cette dernière. Une mère possessive dépossède son enfant. A elle de faire son chemin vers l’autonomie.

 

5. Et la sexualité dans ce contexte ?

On ne peut pas la vivre sainement et être en même temps en relation symbiotique avec la mère. La fille doit s’aventurer sur le plan sexuel en dehors du regard et des jugements de la mère. C’est là tout le pouvoir « séparateur » de la sexualité : dans ce domaine, la fille apprend à se débrouiller, en fonction de ses propres critères à elle. La sexualité, en quelque sorte, vient achever le processus de séparation.

Laetitia Missir de Lusignan

Pour info :

Mères : libérez vos filles. Editions Odile Jacob, 2008. Psychiatre, Marie Lion-Julin dirige aussi un centre de consultation médico-psychologique en région parisienne.

 

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