interview

Michel Lacroix

La réalisation personnelle
sous l’éclairage de la philosophie et la littérature occidentales.

Agrégé de philosophie, Michel Lacroix est aussi maître de conférences à l’université française de Cergy-Pontoise et chroniqueur à Psychologies magazine. Son récent ouvrage, conçu tel un guide philosophique, pose les questions essentielles pour ceux qui sont engagés sur le chemin de la réalisation personnelle.

1. Votre livre semble novateur car vous distinguez nettement la notion de « réalisation personnelle » par rapport à celle du « développement personnel » expression plutôt galvaudée aujourd’hui…

Exactement. Deux idées sont à la base de ce livre. Premièrement, j’ai voulu réagir contre une certaine façon de concevoir et de pratiquer le développement personnel, de nos jours. Je reproche au développement personnel tel qu’il est pratiqué dans les séminaires, ou par les coachs, par exemple, d’être devenu souvent très « techniciste ». Selon moi, c’est un peu simpliste et cela peut donner de fausses idées aux personnes en quête de sens. Cette approche trop techniciste semble d’ailleurs jouer le jeu de l’entreprise en assimilant presque de manière systématique le développement personnel au professionnel. Le professionnel tend à éclipser le personnel, à étouffer la dimension intime, intérieure qui peut y avoir chez une personne.

L’expression « réalisation personnelle » en ce sens, me semble plus belle, plus juste, plus vraie.

Ensuite, j’ai voulu démontrer que nous, Occidentaux, avons à notre disposition un gisement culturel constitué d’auteurs (Stendhal, Goethe..), philosophes (Hegel, Kierkegaard, Mounier…), artistes qui, depuis deux siècles, n’ont pas cessé de s’intéresser au développement personnel, de faire des réflexions sur le sujet et de proposer certaines expériences et témoignages là-dessus. Il serait mal venu de passer cela sous silence. Je connais, bien sûr, les richesses et le bien fondé des techniques orientales issues du bouddhisme, de l’hindouisme…dans le domaine de l’accomplissement de soi et qui ont un pignon sur rue aujourd’hui. Cependant, je ne voudrais pas que les richesses de l’orient nous fassent oublier celles de l’occident ! Nous avons un trésor culturel dans lequel nous devons puiser pour enrichir notre conception de la réalisation personnelle.

Je reproche au développement personnel
tel qu’il est pratiqué aujourd’hui
d’être devenu souvent techniciste

2. Quelle est votre définition de la « réalisation de soi » ?

Avant de dire « je me réalise », disons plutôt, « j’essaie de me réaliser ». Je pense que l’on peut dire « je me réalise » à partir du moment où je me perçois comme étant un gisement d’aptitudes et de motivations, de ressources et d’envies, de capacités et de désirs… C’est la fameuse formule de P. Valery : « le plus vrai d’un individu, c’est son possible… , formule que reprend d’ailleurs Heidegger quand il dit « je suis une promesse de possibilités ». C’est ce que le développement personnel nomme « le potentiel». Ensuite, il est important de se considérer comme « devant réaliser » ces possibles. On ne peut laisser ceux-ci en friche, il faut les faire « germer ». Ici, c’est la fameuse phrase de Nietzche « deviens ce que tu es » auquel je pense. Enfin, ceci débouche sur l’idée du « projet ». Ce qui est dit précédemment n’est possible que si on se lance dans l’aventure de la vie d’une manière ou d’une autre, bien entendu…

3.  Pourquoi avoir titré votre premier chapitre : transcendance ou autoréalisation ? Un peu fort, non ?

J’ai voulu prendre le mot « autoréalisation » dans son sens le plus fort. Je ne nie pas que la foi religieuse ne soit porteuse d’épanouissement. Il suffit d’observer les personnes qui ont la foi et de recueillir leurs témoignages : elles ont, la plupart du temps, une aptitude à la joie et à la sérénité, une capacité de plénitude, une confiance dans la vie qui sont, indiscutablement, en rapport direct avec la foi qui les anime. La foi fait grandir humainement.

Cependant, j’ai voulu prendre le concept même d’autoréalisation dans son sens sémantique le plus radical, dégagé de toute hypothèse religieuse ou métaphysique. C’est un peu le pari de la modernité et puis, ce sont des domaines différents. Il fallait se restreindre pour ne pas embrasser une matière trop grande. J’ai voulu suivre, tout au long de mon livre, l’individu dans son effort pour s’autoréaliser, c’est-à-dire pour s’épanouir en dehors des voies prétracées de la transcendance. Se réaliser, c’est prendre des risques. Le risque de manquer de repères mais aussi le risque de la liberté.

4. Vous dites : la réalisation de soi requiert la « médiation d’autrui ». C’est-à-dire ?

J’ai voulu réagir contre une conception un peu autosuffisante de la réalisation personnelle. Pour certains, cette dernière est le pur souci de soi dans une espèce d’autosuffisance de type : « je peux me faire moi-même tout seul par mes propres forces… ». C’est faux. On oublie souvent le rôle que les autres exercent dans ce cheminement. C’est énorme…Prenons le cas de Jean Valjean, le fameux héros des Misérables, pour illustrer ceci. Il était parti pour rater sa vie et voilà que, grâce à une rencontre, grâce à l’amour fraternel, tout a soudainement prit une autre tournure.

L’amour, de manière générale,
est un médiateur extraordinaire du développement personnel

5. Vous insistez sur l’amour, essentiel à chacun dans cette quête.

Oui. L’amour fraternel ou d’une manière plus générale, est un nutriment psychologique fabuleux et un médiateur du développement personnel. On l’oublie trop souvent !

Laetitia Missir de Lusignan

Pour info :
Michel Lacroix. Se réaliser. Petite philosophie de l’épanouissement personnel. Robert Laffont, 2009.
Parmi ses livres : Le culte de l’émotion (Flammarion 2001). Avoir un idéal est ce bien raisonnable ? (2007), etc.

 

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