La dent du furet...


UNE DENT CONTRE LA LOI DE L’ATTRACTION

« Il arrive à l’homme non pas ce qu’il mérite, mais ce qui lui ressemble », soutenait déjà l’écrivain français Jacques Rivière (1886-1925). Quelques décennies plus tard, le psychanalyste Carl-Gustav Jung énonçait que « si les choses ne vont pas dans le monde, quelque chose ne va pas chez moi. Ainsi, si je suis intelligent, je dois me corriger d’abord ».  Je pourrais ainsi multiplier les citations montrant que la  « loi de l’attraction » n’est pas une idée neuve et que ses auteurs américains n’ont donc rien inventé. D’ailleurs, l’intuition de la correspondance entre l’intériorité et le monde extérieur est la pierre angulaire de toutes les traditions spirituelles authentiques. Et de nombreux auteurs familiarisés avec la physique quantique ont déjà affirmé que « nos pensées créent la réalité ». Si je ne m’abuse, c’est aussi le propos principal du romancier Paulo Coelho, dont tous les livres invitent ses lecteurs à devenir alchimistes de leur vie et  à forger leur « légende personnelle » au creuset de leurs rêves.  Dans un autre bouquin  très chouette, « la bonne fortune » (Ed. Presse du Châtelet),  des spécialistes espagnols en développement personnel  ont aussi mis en lumière que la réussite n’était pas le fruit de la chance, mais surtout la récompense d’une manière d’être, l’aboutissement d’une quête.

Bref, je ne comprends pas trop  ce que des ouvrages comme « La Loi de l’Attraction » ou « Le secret »  viennent ajouter  au débat. Certes, ces livres ont le mérite de populariser et de vulgariser  ce qui relève encore pour beaucoup de l’ésotérisme : on récolte dans sa vie ce qu’on sème dans son cerveau.  A une époque où les victimes se font concurrence, il est très sain  de rappeler que les  mauvaises moissons sont aussi la rançon de mauvaises semailles. Et  au faux dieu du Hasard, à  l’idole de la Fatalité,  il est bon d’opposer la sagesse  éternelle reliant  le bas et le haut, le microcosme et  le macrocosme,  ou  l’esprit et matière.  Tout ce qui  responsabilise sans culpabiliser fait farine au moulin du nouveau paradigme. Mais pour moi,  le succès de ces best-sellers made in USA   est bien plus énervant que réjouissant.  Pour trois raisons au moins.

La première,  c’est qu’ils mettent constamment l’accent  sur la réussite financière. Dire que « c’est le bonheur qui fait l’argent », c’est peut-être mieux que d’affirmer l’inverse. Mais c’est quand même une façon d’affirmer une causalité entre l’être et l’avoir.  Or si la richesse d’une vie dépendait d’un compte en banque  ça se saurait !  Le « secret » et la « loi de l’attraction »  ne cessent d’assimiler fortune et bonne fortune.  Deuxième motif d’énervement:  ces livres font l’apologie de la pensée positive mais poussent très peu à l’action.  Dans le monde magique qu’ils nous décrivent, les chèques arrivent miraculeusement dans les boîtes aux lettres,  les affaires prospèrent sans effort,  les gains à la loterie s’obtiennent par enchantement, comme si on pouvait rêvasser dans son canapé en attendant le pactole. Et enfin, ils nous balancent une énorme mensonge :  ce que tu gagnes, ce n’est jamais ton voisin qui le perd. La corne d’abondance est toujours pleine et il suffit de se servir.  Vue comme ça , la « loi de l’attraction »  n’est qu’un avatar du modèle socio-économique américain.  Dans cette culture, marquée par le protestantisme, la réussite fait quasiment office d’élection divine.  Les pauvres n’ont que ce qu’ils méritent et les riches ne prennent rien à personne. Sauf que c’est faux :  depuis des lustres,  les Etats-Unis vivent à crédit sur le dos de la planète entière, et la crise actuelle est encore le résultat d’un système qui leur permet d’aspirer  l’épargne mondiale à leur profit. Je ne suis pas contre la bonne conscience, mais à condition que la conscience soit bonne !

Ce qui m’horripile par dessus tout, c’est tout le marketing et le barnum commercial développés par les marchands de l’  « Attraction law ». et de « The Secret ».  En lisant ces bouquins  l’été dernier,  je me faisais la réflexion qu’on verrait bientôt sortir « le secret de l’attraction » ou « l’attraction du secret » . Ils ont fait mieux puisque les naïfs peuvent désormais leur acheter « le secret du secret » !  L’année prochaine, c’est sûr, ils auront droit au « retour du secret » et à « la vengeance de l’attraction ».  Business is business.

Mais il y a pire :  les fabricants de ces livres prennent vraiment leurs lecteurs pour des cons !  Un petit exemple ?  Dans un bouquin, je ne sais plus lequel,  on raconte qu’un  utilisateur de la loi de l’attraction a vu son vœu réalisé : il avait souhaité trouver une plume d’oiseau tout à fait originale,  unique en son genre,  et quelques jours plus tard, il trouvait cette plume par terre,  avec une forme et des couleurs inconnues dans la nature. Moralité : il suffit de demander à l’univers et il exauce vos désirs les plus fous.  Et il y a des gens qui gobent ça ?  Si cette plume existe, de deux  choses l’une : soit elle a été créée ex-nihilo,  soit elle a une origine extraterrestre, univers parallèle ou exoplanète. Dans les deux cas,  sa découverte constitue l’événement majeur de l’histoire de l’humanité depuis le Big Bang et il faut convoquer  sans délai tous les scientifiques du monde pour tenter de percer le mystère.  Cette plume, je mettrais ma main au feu qu’elle n’existe pas ou qu’elle appartient à un  oiseau parfaitement identifié.  Un pigeon, par exemple, semblable à tous les lecteurs de ces livres débiles conçus dans le seul but de plumer  ses lecteurs  trop crédules.

J’ai une dent contre ce type d’« américonneries », que des milieux new-age répandent sans le moindre scrupule.

Le Furet

 

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